Au commencement…
C’est avec une idée bien précise que mon ami M’thulu est revenu à moi vers le milieu du mois d’octobre 2022. Il s’agissait de s’inspirer d’un très beau thème de Kingdom Hearts intitulé « Dearly Beloved », avec lequel il a, je crois savoir, une histoire personnelle. Je lui connaissais déjà de longue date une passion pour ces jeux vidéos mêlant au monde de Walt Disney celui de Final Fantasy, et dont le superbe univers musical est signé principalement par Yoko Shimomura ; mais je dois avouer que je n’avais jamais ni joué aux jeux ni écouté leur bande originale avant ce jour. Je ne connaissais donc pas ce thème, apparemment très apprécié des fans de la franchise, mais je n’ai pas été perdu en l’écoutant : j’y retrouvai d’emblée le caractère suspendu et innocent d’une de ces suites d’accords que maîtrisent si bien les grands compositeurs japonais.
J’ai tout de suite répondu à mon commanditaire que ce morceau était « un pur thème d’amour », évoquant a minima une amitié forte, un lien puissant entre deux êtres. Mais j’étais perplexe : composer un thème à l’ambiance similaire et travailler l’orchestration pour qu’il s’intègre à l’univers de The Elder Scrolls serait sans aucun doute enthousiasmant, mais que viendrait faire un tel thème dans Ravages ? Notre MJ avait-il prévu de tisser une intrigue amoureuse, au milieu du désert, alors que nous nous étions quittés à l’issue d’une bataille sanglante au cours de laquelle Kirin-Jo, mon personnage, s’était fait ouvrir l’abdomen ? J’étais dans la confusion la plus totale, quand Mehdi ajouta discrètement, avant même que je l’interroge : « J’aimerais en faire le thème de Mara. »
Le Panthéon de Tamriel

Tout joueur ayant déjà mis les pieds en Tamriel aura vite remarqué que la religion, comme dans la plupart des univers de fantasy, y a une place importante. Dans le lore de The Elder Scrolls, la question divine est extrêmement complexe.
Comme dans la Théogonie grecque, les dieux ont eux-même été crées par d’autres êtres immortels à l’Aube des temps ; et comme chez les Grecs, il existe une multitude de dieux (aussi appelés et’Ada). Ceux-ci sont répartis entre les Aedra d’une part (de l’elfique « nos ancêtres ») à qui on prête un pouvoir de création et qui sont à l’origine du monde des mortel ; et les Daedra d’autre part (de l’elfique « pas nos ancêtres »), qui n’ont pas été associés à la création du monde, que l’on peut rapprocher des démons, ou des yōkai japonais, et qui ont quant à eux un pouvoir de changement, de bouleversement. Dans chacune de ces factions divines, des individus plus puissants que les autres se distinguent : les 14 Aedra majeurs d’un côté et les 17 Princes Daedra de l’autre. Chaque peuple de Tamriel (le principal continent du monde de The Elder Scrolls) a pioché dans ce vivier divin pour constituer son panthéon.
Mara. L’amour maternel

Parmi les dieux les plus fréquemment présents dans ces panthéons se trouve Mara, déesse de l’amour et de la compassion, déesse mère. Son symbole est le nœud plat, celui qui nous lie aux autres, le lien de l’amour. Un lien qui libère.

Déesse de la compassion, Mara est par conséquent aussi associée au deuil et à la tristesse engendrée par les liens qui se rompent (étymologiquement, compassio veut dire souffrir avec). C’est pourquoi il était nécessaire de conserver une forte dimension de mélancolie dans la composition, qui peut évoquer à la fois la tristesse liée à la perte d’un être cher, à l’angoisse d’une mère pour son enfant, à la compassion d’une divinité-mère face à la souffrance inévitable des mortels.
J’ai tenté d’y parvenir d’abord par la mélodie, qui contient de nombreux mouvements descendants et dont les mouvements ascendants sont plus interrogatifs que glorieux, évoquant ainsi la plainte ou l’élan d’espoir. On retrouve cet espoir dans les harmonies, avec l’accord de Ré# majeur qui vient clore la première séquence de la mélodie tout en relançant l’harmonie vers les deux premiers accords (Sol#maj et La#min), étant ainsi symboliquement un pivot, un tremplin pour l’harmonie comme l’espoir et l’amour sont censés l’être pour nos actes. La mélancolie se niche aussi dans l’harmonie, avec l’accord de Do mineur qui assombrit avec puissance la fin de la mélodie, l’invitant à reprendre depuis le début. J’ai tenu à cultiver une certaine monotonie dans ce morceau, en ne faisant pas évoluer ces harmonies, contrairement au morceau qui m’a inspiré, « Dearly Beloved », mais en les laissant au contraire constituer un cycle perpétuel, entre l’espoir et la crainte, dans une spirale d’une extrême douceur — là où se niche, il me semble, l’amour maternel.
La texture est simple et tremblotante au début (c’est le timbre si particulier du duduk, un instrument arménien – et précisément du clar-duduk ici, un mélange entre le duduk et la clarinette). Le tissu sonore s’épaissit ensuite : il est petit à petit amplifié, alors même que la mélodie répète plusieurs fois sa plainte, par l’ajout des cordes ; enfin, l’ensemble est comme gonflé par l’apparition des chœurs (qui chantent une mélodie différente), gonflé comme un souffle retenu — par la crainte, par la tristesse… ou par l’espoir.
février 2023
